Source : lemonde.fr en ligne le 24 mai 2011
Sanglant "printemps syrien"
Comment comprendre les événements syriens face à l’imbroglio qui règne depuis plusieurs semaines ? Complots ou théories du complot se superposent et brouillent les pistes. Des témoins rapportent que des civils, déguisés en moukhabarat (agents de sécurité), terrifient les commerçants du souk de Damas pour les inciter à rejoindre le mouvement de protestation ; des moukhabarat affublés d’un turban et d’une barbe à la mode salafiste se seraient infiltrés parmi les manifestants à Homs pour agiter le spectre de la menace islamiste. Ou pas. Il est en effet difficile de recouper les sources pour avancer des informations fiables.
Le "printemps syrien" prend des allures vaudevillesques qui pourraient faire sourire si les circonstances n’étaient aussi tragiques. Les organisations des droits de l’homme font état de plus de 1 000 victimes depuis le 15 mars, date du début du mouvement de protestation. Les "vendredis de la résistance", ainsi baptisés par les manifestants, se sont transformés en bains de sang. De nombreux observateurs ont comparé les révoltes syriennes qui se poursuivent depuis le 15 mars au mouvement d’insurrection qu’avait connu ce pays au début des années 1980, en particulier les événements d’Hama en 1982 à ceux de Deraa. Pourtant, si quelques similitudes sont manifestes, notamment en termes de méthodes de répression, de nombreux points de divergence devraient conduire à nuancer la comparaison et à l’employer avec plus de circonspection. D’abord les mouvements de protestation anti-régime survenus à partir de 1980 ont eu lieu exclusivement dans des grands centres urbains – Alep, Homs, Hama. Damas, lieu clos du régime, est longtemps restée à l’écart de la contestation. Le mouvement n’avait guère pris en milieu rural, chasse gardée du parti Baas. Et pour cause. Il était conduit par des acteurs urbains, pour la plupart issus de familles de grands notables sunnites dont le rôle dans la lutte contre les Français leur avait conféré une aura et une autorité incontestées, et par l’élite religieuse réunie sous la houlette des Frères musulmans.
A partir des années 1970, la contestation s’est polarisée autour de la mise en place d’un système politique autoritaire et répressif, du développement de la corruption, de l’accaparement des richesses du pays par un clan. Elle a fini par absorber d’autres tendances politiques (les communistes, les baasistes pro-irakiens et les nassériens) et d’autres catégories sociales (les syndicats de professions libérales : ordre des avocats, des médecins, etc.). En reformulant et en s’appropriant les doléances de tous les opposants au régime baasiste, les Frères musulmans sont alors parvenus à s’ériger en figure de proue de la contestation. Le mot d’ordre est devenu "démocratie" (c’est encore le cas aujourd’hui).
Mais l’organisation s’est retrouvée dépassée par une branche entrée en dissidence, la Tali’a al-Muqâtila (l’Aile combattante) partisane d’attaques violentes sans compromis avec le régime qualifié d’"impie" dont le sectarisme et l’intransigeance avaient de quoi faire frémir les minorités. C’est cette branche qui a lancé l’ultime assaut d’Hama en février 1982, perpétré sans l’aval officiel du bureau politique des Frères musulmans. Le 2 février, alors que leur quartier général venait d’être découvert par les "Panthères roses", sobriquet donné aux Brigades de défense, garde prétorienne dirigée par Rifaat Al-Assad, frère du président Hafez Al-Assad, les militants de l’Aile combattante parviennent à repousser l’assaut et à briser la chape de plomb qui s’abat sur eux. Aussitôt, ils proclament la guerre sainte, assiègent la ville, pendent sur les places publiques tous les éléments assimilés au régime (faisant plus d’un millier de morts) et arment les habitants hamiotes en prétendant agir sur les ordres du bureau politique, déclenchant un engrenage de violence irréversible. L’appareil sécuritaire syrien rétorque à l’artillerie lourde. Bilan : entre 15 000 et 30 000 morts, selon les estimations, majoritairement civils.
A Deraa, la situation est très différente, même si les méthodes répressives et la nature de l’intervention sécuritaire renvoient cyniquement à l’épisode d’Hama. A raison. Maladresse ou volonté de faire passer un message, les forces qui interviennent aujourd’hui à Deraa et dans d’autres poches d’insurrection sont, entre autres, des divisions de la garde prétorienne aujourd’hui dirigée par le frère cadet de Bachar Al-Assad, Maher Al-Assad, jadis sous la houlette de l’oncle Rifaat Al-Assad. Aujourd’hui, les instigateurs de la contestation ne sont ni les garants d’un ordre social menacé, comme ce fut le cas dès 1963, ni des moudjahidin, comme à Hama en 1982. La majorité des émeutiers de Deraa sont des jeunes paupérisés, des laissés-pour-compte du système qui réagissent, au même titre que les acteurs des révoltes tunisienne et égyptienne, à la fois à leur condition sociale et politique d’Homo sacer, telle que définie par Giorgio Agamben, c’est-à-dire d’"exilés non exilés" privés d’existence juridique et victimes d’un "état d’exception" permanent. L’affaire qui a déclenché les événements de Deraa en est l’illustration.
Alors que les parents des collégiens emprisonnés pour avoir tagué des slogans révolutionnaires tentaient une conciliation avec Atif Najib, directeur des moukhabarat locaux (depuis, il a été révoqué) et cousin du président, pour libérer leurs enfants, ce dernier leur aurait rétorqué : "Rentrez chez vous et oubliez vos enfants !" Leur refus d’"oublier" s’est soldé par l’assaut armé des moukhabarat. C’est contre cet Etat d’exception, qui autorise l’arbitraire et s’arroge la possibilité d’atteindre les corps et de les faire disparaître sans justification et en toute impunité, que les habitants de Deraa se sont avant tout insurgés, galvanisés par les exemples tunisien et égyptien. Si les jeunes sunnites sont une composante notable du mouvement d’insurrection, d’autres acteurs issus de minorités religieuses ou ethniques, autre chasse gardée sur laquelle le Baas s’est appuyé, s’y sont greffés. Ainsi, des Kurdes du gouvernorat d’Hassaké – qui sont dans la dissidence depuis 2004 -, des Druzes de Sweida, et d’autres minorités confessionnelles en marge ont pris part à la contestation.
Le principal slogan, "Par notre âme, par notre sang, nous nous sacrifierons pour toi, ô Deraa" – qui a ironiquement détourné un slogan officiel s’achevant par "nous nous sacrifierons pour toi ô Bachar" -, montre que le mouvement s’est développé par un instinct de solidarité nationale et de reconnaissance sociale transcendant les clivages confessionnels – même si la communauté chrétienne se montre toujours très frileuse. Le 24 mars, le groupe Facebook The Syrian Revolution 2011, qui réunit aujourd’hui plus de 180 000 membres – un peu plus que la page de fans de Bachar Al-Assad -, publiait un "Code d’éthique contre le sectarisme en Syrie" dans lequel il condamnait le sectarisme et "toute forme de discrimination entre les Syriens", accordant le primat à la bannière nationale. Aujourd’hui, le "printemps syrien" scelle l’échec du projet baasiste – qui s’est essoufflé depuis trois décennies. Populaire en son temps par les possibilités de promotion sociale qu’il offrait en milieu rural et au sein des minorités confessionnelles, le parti Baas n’est plus qu’une coquille vide. Deraa, bastion historique du Baas qui n’avait pas pris part aux insurrections des années 1980, en est l’illustration. En s’éloignant de son leitmotiv socialiste (rappelons que le Baas syrien se définit comme un parti laïque, panarabe et socialiste) et en délaissant sa base sociale de soutien – le monde rural et certaines minorités, dont les Kurdes -, le Baas s’est désarçonné.
La libéralisation économique, amorcée à la fin des années 1980, pour bénéfique qu’elle ait été à l’économie du pays, n’a profité qu’à une mince oligarchie et à une coterie de clients. Les Makhlouf, en particulier Rami, et les frères Shalîsh, Riyad et Zoulhamma, tous cousins du président, sont cloués au pilori des "Trabelsi de Syrie". Rami Makhlouf a, entre autres, la haute main sur le secteur des télécommunications et les frères Shalîsh dirigent la Fondation de construction militaire pour les travaux et le bâtiment qui gère tous les marchés de construction publique, comme le projet de détournement des eaux du Tigre pour irriguer le gouvernorat de Hassaké, voté récemment et évalué à 2 milliards de dollars (1,4 million d’euros). A une échelle plus locale, certains observateurs avancent qu’à Homs, seul grand centre urbain à être touché par un mouvement de contestation de masse pour l’instant, les habitants se seraient en partie révoltés contre le clan Al-Akhlas, famille élargie de l’épouse du président, dont les frasques et les passe-droits seraient désignés à la vindicte.
Le projet baasiste a quasiment reproduit la situation socio-économique qui prévalait avant son arrivée au pouvoir : 5 % de la population bénéficie de plus de 50 % du revenu national, selon les économistes. L’alibi de défenseur de la cause palestinienne et les théories conspirationnistes suffiront-ils à calmer la contestation et à sauver le régime ? Il est vrai que l’argument du complot visant à déstabiliser la Syrie, répandu par le régime pour justifier la répression, trouve un large écho chez ses partisans et dans certaines franges de la société syrienne, d’autant qu’il paraît étayé par certains faits. Ainsi, deux proches d’Abdel Halim Khaddam, Ahmad Moussa et Mohammad Ala’a Bayati, responsables de l’organisation des protestations et des bandes armées à Baniyas, fief et ville d’origine de l’opposant exilé, auraient été arrêtés dans la nuit du 10 avril. Autre exemple, des rumeurs plausibles indiquent que l’administrateur du groupe Facebook The Syrian Revolution 2011 serait Fida’ad-Dîn Tari’if as-Sayyid’Isa, responsable de la branche des Frères musulmans en Suède L’appareil coercitif est certes en mesure de contenir le mouvement pour l’instant, mais à l’heure où les images circulent en temps réel, ses marges de manoeuvre sont plus limitées. Si en 1982, la ville d’Hama a pu être bombardée par le 41e groupe aéroporté des Unités spéciales dans une relative indifférence de la communauté internationale, l’exemple libyen exhorte à se faire plus discret. A supposer que l’option militaro-sécuritaire l’emporte, le ressentiment et la crise de confiance qu’elle instille ne disparaîtront pas du jour au lendemain, sans réformes profondes, à même de conduire à une véritable transition démocratique, conformément aux revendications populaires.
Nora Benkorich* Historienne
*Doctorante à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS) et attachée de recherche et d’enseignement à la chaire d’histoire contemporaine du monde arabe Henry Laurens du Collège de France, Nora Benkorich est sur le point d’achever sa thèse portant sur l’histoire de la Syrie baasiste (depuis 1963). Elle est lauréate du prix Michel Seurat 2011, délivré par le CNRS.
LA THEORIE DU COMPLOT
Le régime agite la théorie du complot En 1982 à Hama, la pilule du complot ne fut pas difficile à faire passer. Le sectarisme affiché de l’Aile combattante et sa ligne politique dure furent du pain bénit pour le régime, qui n’avait plus qu’à monter en épingle les faits et la force numérique du mouvement pour inquiéter les Syriens. Aujourd’hui, si la contestation parvient à se développer géographiquement à partir de Deraa et à dépasser ses cadres générationnels et sociaux d’origine, c’est avant tout parce que de nombreux Syriens se reconnaissent dans ses mots d’ordre – liberté, dignité, transparence, démocratie, unité. Alors que penser des théories conspirationnistes avancées par le régime pour justifier les révoltes ? Si on ne peut rien enlever à la sincérité émotionnelle du mouvement, il est très probable que des groupes d’opposition cherchent à l’exploiter. La Syrie a été l’un des derniers pays de la région touchés par le "printemps arabe", ce qui a laissé le temps aux ennemis du régime de réfléchir à la situation syrienne à l’aune des exemples tunisien et égyptien. Sur leur site Internet, les Frères musulmans syriens assurent leur "solidarité complète" aux jeunes manifestants. L’organisation affirme n’exercer "aucune tutelle sur l’effort national impulsé par une jeunesse nationaliste et libre" et réitère son rejet de la violence et du sectarisme – conformément à la Charte d’honneur national signée dix ans plus tôt.
CONTREBANDE DE DÉCHETS
Toutefois, ils disposent d’un réseau de sympathisants bien informés, dont il est difficile d’évaluer le nombre et le degré d’activité, en raison des menaces qui pèsent sur l’organisation. Rappelons que les Frères musulmans ont été contraints à l’exil après les événements de Hama, et que la loi 49, promulguée en 1980, les condamne toujours à la peine capitale. Le régime incrimine régulièrement l’ex-ministre des affaires étrangères Abdel Halim Khaddam, proche des Hariri au Liban et du royaume saoudien, exilé en Europe depuis 2006. Mais ce fidèle d’Hafez Al-Assad ne jouit pas d’une grande popularité dans les milieux d’opposition. A l’extérieur, son alliance avec les Frères musulmans et d’autres mouvements dissidents n’a été que de courte durée (2006-2007). A l’intérieur, il est discrédité par le scandale impliquant ses fils dans une affaire de contrebande de déchets nucléaires en provenance d’Europe, enterrés dans le désert près de Palmyre à la fin des années 1980, révélée au public en 2007, après son départ de Syrie. Quelle que soit l’identité des prétendus comploteurs, et quoi qu’ils tentent de faire, il paraît improbable qu’ils soient à l’origine de la dynamique de contestation. Sans doute tentent-ils de l’encadrer, de l’attiser, mais les causes de la révolte sont réelles et ne peuvent être réduites à des instruments de complot. Les Syriens ne prendraient pas le risque de s’exposer à la brutalité de l’appareil coercitif de leur pays – symbolisée par Hama, dont tous gardent le souvenir – sans avoir des raisons viscérales et objectives de le faire – ce dont le président syrien est conscient.
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